ISTANBUL, le 3 octobre 2009 — La crise économique mondiale a donné un coup d’arrêt à la croissance spectaculaire que les pays émergents d’Europe et d’Asie centrale ont connue ces dernières années, la hausse du chômage et les pertes de salaires frappant durement les ménages. Des États dotés de ressources financières plus faibles vont devoir protéger les pauvres tout en renforçant les institutions et l’infrastructure afin d’attirer des investisseurs, a annoncé la Banque mondiale à un point de presse qui s’est tenu durant les Assemblées annuelles de la Banque mondiale et du FMI.
« La crise financière et économique mondiale a littéralement foudroyé de nombreux pays émergents d’Europe et d’Asie centrale », a déclaré Philippe Le Houérou, Vice-président de la Banque mondiale pour l’Europe et l’Asie centrale. « Ce qui a commencé comme une crise financière est devenu une crise sociale et humaine. La crise mondiale est arrivée dans la foulée des crises alimentaire et énergétique qui, en réduisant le pouvoir d’achat des populations de la région, les avaient déjà affaiblies. Actuellement, la poussée de la pauvreté et du chômage fait sombrer des ménages dans la misère, et aggrave encore la situation de ceux qui étaient déjà pauvres. »
Au cours de la décennie écoulée, de nombreux pays émergents d’Europe et d’Asie centrale ont enregistré une croissance phénoménale, se rapprochant des niveaux de vie de l’Europe occidentale et d’autres pays avancés. Mais ils ont été les plus durement touchés par la crise, qui a mis un terme à cette convergence. Leur taux de croissance a chuté, passant de 7,6 % en 2007 à 4,7 % en 2008, et devrait être négatif (- 5,6 %), selon les projections, en 2009.
« Cela fait plusieurs années que les pays émergents d’Europe et d’Asie centrale connaissent une croissance explosive », a ajouté M. Le Houérou. « Or, sous l’effet de la crise mondiale et de l’assèchement des flux extérieurs de financements privés, le moteur de l’expansion s’est grippé, ce qui a entraîné dans de nombreux pays un ralentissement, voire, dans certains cas, un retour en arrière. Il faut maintenant que les pouvoirs publics de la région accélèrent les réformes. Le rôle de la communauté internationale consiste à aider ces pays à retrouver le chemin de la croissance. Pour nous, à la Banque mondiale, il s’agit en priorité de soutenir les efforts déployés par les autorités pour assainir le secteur bancaire de manière à ce que les banques puissent fournir aux entreprises les financements nécessaires pour se développer et créer des emplois, améliorer le climat des affaires pour attirer les flux de capitaux privés, rehausser l’efficacité des dépenses publiques pour que les ménages actifs en tirent profit, et continuer de financer les investissements publics vitaux dans l’infrastructure. »
Chômage et déficits en hausse
La crise mondiale a frappé certains pays plus durement que d’autres, mais le risque auquel la région est aujourd’hui confrontée est celui d’une reprise atone et non créatrice d’emplois. Quelques pays, tels que la Pologne, ont moins souffert que d’autres. Il n’en demeure pas moins que le nombre de chômeurs dans la région a bondi, passant de 8,3 millions à en 2008 à 11,4 millions en 2009. Il a doublé dans les pays baltes, progressé de 60 % en Turquie, et d’un tiers dans d’autres pays de la région.
« Au lieu de voir le nombre de pauvres diminuer de 15 millions en 2009, nous prévoyons maintenant de le voir augmenter dans ces mêmes proportions » a indiqué Indermit Gill, économiste en chef de la Banque mondiale pour la région Europe et Asie centrale. « La région compte déjà 145 millions de pauvres — soit près d’un tiers de la population totale. Pour eux, la crise n’a fait qu’empirer des conditions de vie déjà difficiles. Les perspectives économiques s’améliorent pour une bonne partie de la planète cet automne ; mais pour les travailleurs et leurs familles des pays émergents d’Europe et d’Asie centrale, elles ne sont pas encourageantes. En ce qui les concerne, parler de reprise semble prématuré. »
Face à cette crise sans précédent, les pouvoirs publics de ces pays devront procéder à de nombreux choix difficiles du fait que les déficits publics vont se creuser, passant de 1,5 % du PIB en 2008 à 5,5 % en 2009, à signalé M. Gill. Ils n’en seront que plus contraints d’améliorer l’efficacité des dépenses publiques.
« Les dépenses sociales constituent plus de la moitié des dépenses publiques, de sorte que les pouvoirs publics devront rehausser l’efficience de l’éducation, des soins de santé et de la sécurité sociale », a précisé M. Gill. « Il faut redimensionner les systèmes scolaires pour tenir compte de la diminution du nombre d’inscriptions due à la baisse de la fécondité ; restructurer le secteur de la santé parce que de nombreux pays connaissent désormais les problèmes de santé des pays à revenu élevé alors qu’ils disposent des budgets de pays à revenu intermédiaire ; et restructurer la sécurité sociale en considération du fait que beaucoup de pays de la région ont vieilli avant de s’enrichir. Ces réformes permettront d’assainir les finances publiques, de renforcer l’économie et de créer des sociétés plus équitables. Tout gouvernant responsable doit sérieusement s’y intéresser. »
Les autorités doivent par ailleurs continuer d’améliorer le cadre d’activité économique pour attirer l’investissement dans leur pays. Au cours de la décennie écoulée, les pays émergents d’Europe et d’Asie centrale ont réalisé des progrès en ce sens. La région figure depuis six ans en tête du classement Doing Business de la Banque mondiale — les premiers ont été les pays d’Europe du Centre et d’Europe du Sud, suivis plus récemment par ceux du Caucase et de l’Asie centrale. Cette année, cinq pays de la région figuraient parmi les dix premiers : la République kirghize, la République ex-yougoslave de Macédoine, le Belarus, le Tadjikistan, et Moldova.
Les prêts et les conseils de la Banque mondiale à l’appui des réformes
Si les autorités dirigent les opérations, la Banque mondiale aide les pays à éviter les écueils de la crise, a précisé M. Le Houérou. Elle leur apporte une aide budgétaire à l’appui de réformes prometteuses. L’an dernier, elle a relevé de 60 % son aide financière à la région — de 8 milliards de dollars en 2008 à 12,5 milliards de dollars en 2009 — dans le but d’amortir les retombées de la crise sur les pauvres, de stabiliser les banques et de préparer les pays à la reprise. Pour le seul mois de septembre 2009, la Banque mondiale a approuvé une aide budgétaire d’un montant de 2 milliards de dollars pour la Hongrie, la Lettonie et l’Ukraine.
Outre ces financements, la Banque apporte une aide analytique et encourage les autorités à amplifier certains programmes de protection sociale. Actuellement, la plupart des pays de la région disposent de programmes performants qui pourraient être intensifiés pendant la crise ; on citera à titre d’exemple ceux de la République kirghize, de l’Albanie et de la Géorgie, dont les prestations couvriraient très probablement les personnes les plus nécessiteuses. En parallèle, la Banque conseille les autorités sur la façon d’ajuster les programmes moins efficaces de manière à ce que les publics visés en recueillent effectivement les avantages. Si de nombreux pays de la région ont réussi à instaurer un environnement nettement plus propice aux affaires, beaucoup n’ont pas amélioré la prestation des services sociaux.
Les fonds que la Banque mondiale a apportés à ses pays clients dans la région financent actuellement 53 projets consacrés à des réformes institutionnelles, à l’infrastructure et à des interventions visant à aider les plus nécessiteux. Par ailleurs, par l’intermédiaire de son institution chargée des opérations avec le secteur privé, la Société financière internationale (IFC), la Banque mondiale s’est associée à la BERD et à la BEI pour créer un fonds de 31 milliards de dollars destiné à soutenir le secteur bancaire et à financer les prêts aux entreprises fragilisées par la crise économique mondiale. Ces prêts revêtiront la forme de financements sur fonds propres et par emprunt, de lignes de crédit et de garanties contre les risques politiques. L’institution de la Banque responsable de l’assurance contre le risque politique, la MIGA, a débloqué 3 milliards de dollars aux fins d’investissement dans les pays fortement ébranlés de la région. Elle a émis des garanties à hauteur de près d’un demi-milliard de dollars à l’appui des banques mères qui ont consenti des prêts à leurs filiales en Ukraine et en Russie.